Le Père veut des fruits ! C’est sa gloire ! 5ème dimanche de Pâques, année B le 2 mai 2021

Publié le Publié dans Homélies

Lectures :

Act 9,26-31 : Paul se joint aux Apôtres témoins du Christ

1 J 3,18-24 : aimer non pas avec des paroles et des discours, mais par de actes et en vérité.

Jn 15,1-8 : Moi, je suis la vraie vigne…

Mes frères et sœurs bienaimés,

Sans doute ma mémoire ne remonte-t-elle pas aussi loin que la vôtre puisque je n’habite sur la paroisse que depuis 12 ans, contrairement à la majorité d’entre vous. Ainsi, les gens du cru savent qu’il y a encore 50 ans, des vignes peuplaient les coteaux de Marcilly.

A présent, quelques parcelles ont été replantées par ci, par là, mais en termes de surface, cela n’a rien de comparable avec autrefois où presque chacun possédait un arpent de vigne sans être pourtant un grand exploitant vinicole.

Les causes de la disparition de la culture de la vigne sont multiples : l’âpreté du travail, le manque de relève pour la succession de l’exploitation viticole, la rentabilité en baisse qui ne permettait plus d’investir, les maladies de la vigne, la concurrence, la grêle, que sais-je encore.

Mais, surtout, les vignes ont été arrachées faute d’amoureux de cette belle culture agricole. Des gens qui voulaient se battre pour elle, pour son entretien, pour son développement faisaient défaut. On préférait un job plus facile à ce travail tributaire de tant de facteurs aléatoires. 

La vigne a donc disparu de Marcilly comme dans beaucoup d’autres endroits où elle a fortement diminué, faute de passionnés !

Elle est devenue un domaine réservé aux plus têtus et aux professionnels, alors qu’auparavant, elle était cultivée par beaucoup plus d’exploitants, même à une petite échelle.

Quelqu’un m’a raconté l’histoire d’un papy possédant quelques dizaines de pieds desquels il tirait son propre vin : une piquette, peut-être, mais dont il était fier et se délectait au cours de ses repas frugaux.


            Je pense que ce qui s’est passé avec la culture de la vigne s’est produit aussi avec la foi chrétienne. Il y a encore 50 ans, la pratique était plus assidue, plus soutenue. Aujourd’hui, dans beaucoup d’endroits, les fidèles se réduisent à quelques dizaines de personnes par dimanche. Les foules sont rares, le curé est presque un vestige disparu du paysage, les grands parents se désolent que leurs petits et surtout leurs arrière-petits-enfants ne soient plus baptisés…
La désaffection de la foi est visible à l’œil nu.

Certes, notre paroisse se porte plutôt bien et nous ne ressentons pas les effets de la sécularisation mais il nous suffit de partir ailleurs pour tomber sur le désert pastoral.

Ses causes aussi, comme dans le cas de la culture de la vigne, sont multiples : la mauvaise interprétation des textes du Concile Vatican II, la laïcisation de la société, le libéralisme socio-culturel du monde, l’économie de profit, la catéchèse qui ressemblait davantage à des cours de dessins plutôt qu’à la transmission de la foi, les messes olé, olé où le sacré était remplacé par l’apéro à la sortie, la déliquescence des mœurs et des valeurs dites traditionnelles jugées désormais obsolètes …

Passons !

Mais ladite crise était surtout due au fait qu’il manquait de passionnés de la foi, réduite au service du prochain et à la gentillesse ordinaire.

Il y a quelques années, quelqu’un m’a dit pourquoi il avait cessé d’aller à la catéchèse. C’était il y a 30 ans en arrière, à peu près.

Le prêtre de l’époque au service de la paroisse lui avait dit :

Ce n’est pas la peine d’aller au catéchisme.

Tu ferais mieux de cuire un gâteau et de le partager avec ton voisin.

Et la personne qui m’a relaté cette histoire a continué :

j’ai arrêté d’y aller car j’en ai déduit que pour être gentil et être un homme de bien la foi n’était pas nécessaire.

Et il avait entièrement raison. Pour être une personne bien, nul besoin d’être forcément baptisé. Sans doute connaissez-vous des gens sans croyances particulières mais agréables à vivre, serviables et droites.

Alors, à quoi donc sert la foi ?

Nous trouvons la réponse à cette question dans le texte de l’Evangile d’aujourd’hui : la foi, c’est la sève qui relie le Christ – le cep- à nous, ses disciples – les sarments.

C’est grâce à elle que nous avons la vie divine. Notre humanité chétive et fragile, comme les branches de la vigne, se fortifie, se nourrit, se divinise grâce à la communion au bois du Cep divin. Sans cela, les branches se dessèchent ou partent dans tous les sens, affaiblissant la rentabilité de la vigne.

Le but de la foi n’est pas de croître à tout prix, à la manière chaotique et exubérante : c’est de donner du fruit, du bon fruit, du fruit en abondance, mais pas n’importe lequel.

La gentillesse en fait partie mais elle en est le strict minimum !

Car, des Chrétiens, on attend beaucoup plus : on attend qu’ils reflètent le Christ dans le monde d’antéchrist.

Trop souvent, on pense que la foi un jour reçue pousse toute seule et n’a nul besoin d’être entretenue…

Ceux qui s’y connaissent un peu en viticulture savent que si la vigne est laissée sans entretien, elle s’ensauvage très vite…

Une année sans taille, elle s’agrandit 10 à 20 fois trop. La seconde année, elle ne peut plus assumer une charpente importante et s’étiole, ses raisins deviennent minuscules et sans intérêt, des maladies l’attaquent…

La troisième année, les raisins avariés sont immangeables, et une telle vigne est désormais irrécupérable… 

Ne voyez-vous pas la ressemblance avec les baptisés qui laissent leur foi tomber en friche ?

Il faut également que le Chrétien en prenne soin… 

Qu’il se laisse tailler, façonner par l’Esprit Saint selon le modèle XXL de Jésus Christ qui ne s’est pas incarné seulement pour dire aux gens : soyez gentils entre vous.

Son mot d’ordre est : aimez-vous les uns autres…, gardez mes commandements, c’est un signe que vous demeurez en Dieu et Dieu en vous !

 
Le Fils de Dieu s’est incarné pour donner l’exemple sur la façon d’aimer… non pas en paroles ni par des discours, mais par des actes et en vérité…

Aimer jusqu’à la dernière goutte de son propre sang pour que le monde ait la vie et qu’il soit sauvé.

…Jésus lance [donc] une vérité qui devrait mettre à mort toute tentation de gestion tranquille de la vigne et, bien sûr, de repli sur soi. Le Père veut des fruits !
C’est sa gloire !

Nettoyer les sillons, enlever quelques feuilles, se satisfaire de petits grains de raisin à moitié mangés par les merles et les étourneaux n’est pas du goût de Dieu.

Pour que les hottes se remplissent et débordent, il s’agit d’être en Lui, ce qui ne signifie pas [ seulement ] prier toute la journée, mais donner souffle à l’Evangile jusque dans ses recoins : aimer comme il aime, pardonner comme il pardonne, juger comme il juge, comprendre comme il comprend, vivre comme il vit, et pour les autorités de l’Eglise, appeler au service du Dieu des pauvres, des pécheurs, des incultes, et « ce tout qu’il y a de fou dans le monde », comme furent les apôtres.

En allant au bout de la sagesse christique, les grappes vont se multiplier, je le jure. Sinon, ce sera la disette, et elle a commencé.[1]


[1] Michel-Marie ZANOTTI-SORKINE, l’Evangile à cœur ouvert, éd. Robert Laffont, Paris, 2018, p.427