La sève humaine se divinise Homélie pour la Sainte Cène, le 1er avril 2021, année B

Publié le Publié dans Homélies

Lectures :

Ex 12,1-8.11-14 : l’Agneau pascal

1 Co 11,23-26 : le repas du Seigneur

J 13,1-15 : Le lavement des pieds

Mes frères et sœurs bien aimés,

Spontanément, lorsque nous planifions notre participation à la messe, nous tentons de l’insérer dans notre journée comme une activité supplémentaire.
Cela n’est d’ailleurs pas toujours un exercice aisé, surtout si l’on a des enfants en bas âge ou si différentes obligations remplissent au maximum nos agendas domestique et professionnel. Nous essayons tant bien que mal d’y placer une messe afin de consacrer un peu de notre temps au Seigneur.

Et je me réjouis du fait que, sur notre Paroisse, vous êtes nombreux à ressentir cette nécessité de vous approcher de l’autel pour recevoir ce Pain qui procure longue vie, plus que celle qui est la vôtre à présent.

Néanmoins, je voudrais partager aujourd’hui avec vous quelques pensées qui, je l’espère, élargiront votre regard sur la messe qui est non seulement un temps donné mais est surtout temps reçu !

C’est un échange, un carrefour où le temps individuel de chacun des participants croise le temps cosmique du Christ. Autrement dit, le temps terrestre confiné et limité s’entremêle avec celui qui n’a pas de fin.

Sans être trop mégalo, l’histoire particulière de chaque croyant se déroule ainsi, se mélangeant avec l’éternité… La sève humaine se divinise, se purifie, s’oxygène de la sainteté.

La messe n’est pas donc une activité spirituelle comme tant d’autres, puisqu’elle invite à faire un choix.

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué en écoutant l’Evangile : deux mouvements complètement contradictoires s’y opposent.

Le premier vient du Christ, marqué par son amour pour les siens, par son service, par son don total.

Le deuxième émane de Judas qui empire au lieu de se sanctifier.

Au cours de ce repas où le Christ confirme qu’il va donner sa vie pour le salut de tous, Judas se lève…, s’éloigne pour trahir.

Ainsi, nous assistons à deux phases : un temps de grâce et un temps d’ingratitude, de revirement, pour parler bref !

Vous pouvez donc bien constater que la première messe est un lieu de tension, de combat, de choix puissant.

Les forces du péché, de la lâcheté, du conformisme qui influencent chacun de nous s’opposent à la générosité et au courage.

Suffit-il de regarder notre vie de tous les jours et celle des autres pratiquants pour constater que ledit combat n’est pas toujours victorieux. Judas a toujours ses émules.

Certes, souvent, on ne va pas jusqu’à renoncer totalement au Christ mais à certaines de ses idées. On dilue systématiquement son enseignement, on l’accorde au goût du jour, on le peint aux couleurs de l’arc en ciel : c’est gai, c’est friendly, c’est cool !

Bref, ça devient digestif.

       Pourtant, toute messe commence à ce passage : sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père, Jésus, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde les aima jusqu’au bout, ce qui doit se traduire par :
jusqu’au renoncement à son confort et aux éventuels profits.

Le Seigneur enfonce le clou de la petitesse et du service dans la tête de ses suivants avec sa bassine et son torchon noué à la ceinture. Et comme le geste dit tout, Dieu se met à genoux devant sa création, lui lave ses arpions sales, les essuie et les embrasse.

Pierre résiste et cède, cependant que Judas se laisse faire et s’endiable.
Si le maître lave les pieds de ses disciples, c’est pour que demain ces derniers se disputent la bassine pour laver ceux de leurs frères.

Ce soir-là, ont-ils compris la leçon d’amour de ce geste ?

Onze d’entre eux, sans nul doute. Quant au douzième dont l’aplomb a levé le talon pour que la main du Christ se glisse et le purifie, le savon ne décrasse pas.
Il n’y a rien à faire. L’argent est son maître.[1]

Malgré cela, l’élan de l’amour dont chaque messe témoigne est sans retenue…
Le passage de la terre vers le ciel n’étant pas condamné, il reste toujours ouvert…

La trahison de l’un ne remet nullement en cause le choix des autres.

L’histoire de Judas est tragique, elle frappe les esprits, elle interpelle, mais elle reste marginale par rapport à l’histoire du salut. Comme d’ailleurs toutes les histoires individuelles des pêcheurs qui éclaboussent le corps Mystique du Christ par leur ignoble soif de pouvoir, de domination, de plaisir ou d’argent.

Elles ne représente qu’une infime frange du peuple de Dieu qui, pour sa part, fortifiée par l’Eucharistie, avance avec une foi d’acier, convaincue que la crucifixion n’a pas eu le dernier mot dans l’histoire du Christ… mais sa Résurrection !  


[1] Michel-Marie ZANOTTI-SORKINE, l’Evangile à cœur ouvert, éd. Robert Laffont, Paris, 2018, p.411