Comme un tigre au ZOO 18ème dimanche du Temps ordinaires, année B 1er août 2021

Publié le Publié dans Homélies

Lectures :

Ex 16,2-4.12-15 : Le don de la manne au désert

Ep 4,17.20-24 : Adoptez le comportement de l’homme nouveau, crée saint et juste dans la vérité, à l’image de Dieu.

J 6,24-35 : Le pain venu du ciel.

A mon avis, notre première réaction n’est pas favorable aux Israélites, puisque d’après la lecture du livre de l’Exode on découvre qu’une fois libérés de l’esclavage égyptien les juifs gémissent parce qu’ils ont faim : finalement, peut-être eut-il mieux valu pour eux rester en Egypte où là, au moins, ils avaient le ventre plein.

On a vraiment l’impression que les Israélites sont très remontés, criant sans relâche au secours, invoquant Dieu pour qu’au minimum celui-ci vienne les aider car, à présent, ils trouvent presque idyllique d’avoir servi de bêtes de somme aux Egyptiens, d’avoir été exploités et battus à mort pour la moindre faute.

Oh, pauvre bon Dieu, que n’entend-il pas de la part de ces gens éternellement insatisfaits ?

       Cependant, ne condamnons pas trop vite le peuple juif qui, manquant de nourriture, s’interroge sur le sens de l’exode.

Prenons par exemple nos propres expériences pour comprendre que leur réaction n’était pas si étonnante et décalée.

Quand vous marchez et qu’un caillou, même minuscule, entre dans l’une de vos chaussures, tout de suite, vous stoppez votre marche pour l’évacuer.
Et quand vous avez un creux fort et vibrant, êtes-vous capable de continuer à travailler ou plutôt, cherchez-vous quelque chose à grignoter ?

En général, l’homme satisfait donc ses besoins de base au plus vite pour ne pas être perturbé dans ses activités ou, tout simplement, dans sa pensée.

Quand votre vessie est pleine, rien d’autre ne vous importe que de trouver des toilettes ou un bosquet discret : c’est ainsi !

Le corps fait partie prépondérante de nous-même.

Si vous étiez un peu attentifs à l’école, vous vous souvenez de la pyramide des besoins d’un certain Maslow, psychologue américain mort en 1970 – il s’est fait connaître dans le monde entier pour ses explications de la motivation par la hiérarchie des besoins humains – souvent illustrée par la suite sous la forme d’une pyramide.

En bas de cette pyramide se trouvent donc les besoins physiologiques comme la respiration, le sommeil, l’eau, le sexe et, justement, la nourriture. Ensuite, dans l’ordre ascendant, on trouve les besoins de sécurité, d’amour, d’appartenance, d’estime.

Enfin, la pyramide est coiffée par les besoins d’ordre moral, spirituel et de l’auto-actualisation.

Bref, l’homme, dans sa structure, est dépendant de ce qu’est son corps et de ce qu’il désire mais aussi de son intérieur, immatériel, qui ne se satisfait pas d’avoir mangé, bien dormi, et d’une douche matinale.

L’homme, pour être heureux, a besoin de se réaliser, et plus précisément, de s’autoréaliser…, de trouver un sens à sa vie.

Pour nous, croyants, ces choses-là sont évidentes.

L’homme est composé d’un corps et d’une âme. Il n’est plus une bête, un animal parmi d’autres mais une personne consciente de soi et de sa dignité d’enfant de Dieu. Par conséquent, le Chrétien ne méprise ni son corps ni le corps de l’autre.

     Bien évidemment, il y a toujours des tendances spirituelles pour traiter le corps à la manière platonicienne, comme si le corps n’était qu’une cage enfermant la pauvre âme qui aspire à s’en libérer.

Tels étaient par exemple, sur le territoire français, les doctrines Cathare et Janséniste que, vous le savez bien, l’Eglise a condamnées comme des hérésies car, depuis l’incarnation du Christ, le corps a été mis en valeur.

Notre Seigneur, par son incarnation, a fait comprendre que le corps n’est pas une banale enveloppe mais qu’il est aussi et doit être le temple de l’Esprit.

Ainsi, pour nous, l’âme et le corps ne sont pas en opposition mais sont en communion : l’un sert l’autre et réciproquement.

Il n’est donc pas étonnant que, depuis toujours, l’Eglise soit et reste championne de la charité. Elle s’occupe donc des pauvres en tous genres car elle estime que si le corps est négligé, martyrisé, affamé, il lui est difficile d’accéder aux biens suprêmes qui nourrissent son cœur.

On dit que lorsque st Vincent de Paul rencontrait un pauvre, il ne lui prêchait pas d’abord une bonne nouvelle ou des dogmes de la foi catholique mais il ordonnait de le sustenter et de le vêtir. Ce n’est qu’après cela que le Saint entreprenait de lui parler du bon Dieu.

En conclusion, je pense cela devrait être évident pour nous tous que la foi catholique n’a rien de commun avec le matérialisme ni avec l’angélisme. L’homme est un être composé, psycho-physique, chez qui les besoins vitaux matériels se conjuguent et s’entremêlent avec les besoins spirituels.

En bref, l’homme a bel et bien les pieds sur terre, mais la tête tournée vers le haut.

D’ailleurs, tout son travail est de maintenir l’équilibre entre le corps et l’âme, comme nous l’a montré notre Seigneur Jésus Christ au cours de sa vie parmi nous.

         Pourtant, mes frères et sœurs bienaimés, après tout ce que je viens de dire, nous pouvons observer dans les temps qui sont les nôtres une tendance opposée qui incite le corps à prendre le pas sur l’âme.

J’ai déjà mentionné les Cathares et les Jansénistes qui désincarnaient l’homme à l’instar des anges, sans chair ni os. Aujourd’hui, influencés particulièrement depuis plus d’un siècle par le matérialisme, le marxisme et l’athéisme, nous constatons que l’on veut faire du corps humain le centre d’intérêt de l’homme, que celui-ci prenne soin de son esthétique, de sa condition physique, de sa vitalité.

J’établis ici le parallèle entre nous et le peuple juif sorti de l’Egypte esclavagiste qui omet de se réjouir de sa liberté et de l’opportunité de créer enfin son propre royaume une fois arrivé en terre promise.

Notre civilisation est techniquement développée comme jamais jusqu’à présent. Nous jouissons de progrès scientifiques et de techniques qui, par des outils bien concrets, ont rendu notre quotidien facile et agréable.

Ainsi devrions-nous être les plus heureux du monde : pourtant, nous ne le sommes pas.

Comme les Israélites d’autrefois, nous ne regardons plus la finalité de notre existence…, de notre sortie de la misère.

Nous ne regardons plus en avant, nous ne donnons plus aucun sens, nous ne construisons plus ; par contre, nous déconstruisons à tout-va !

Je vous conseille de lire à ce propos le dernier livre de Michel Onfray l’Art d’être français[1] qui traite thème par thème de l’infantilisation, le néo-féminisme, le décolonialisme, la déresponsabilisation, la créolisation de la société, l’écologisme et j’en passe, démontrant ainsi la progression du matérialisme et du néolibéralisme du tout et par tout.

Il s’agit pour lui de convertir l’être en un corps androgyne, déraciné, décérébré, marchandisé, interchangeable enfin comme n’importe quelle pièce d’une voiture par exemple.

     Et j’en finirai avec ce dernier exemple qui m’est venu à l’esprit dernièrement à la suite de discussions autour du passe-sanitaire où l’hygiénisme sanitaire semble prépondérant sur le bon sens et sur la santé du corps, pensée souvent unique à l’ordre du jour. A longueur de journée nous entendons le corps, le corps, le corps…, prends soin de ton corps !

        Alors, imaginons que nous visitions un ZOO….

Un beau tigre de Sibérie attire notre œil.

Qu’il est beau ce félin !

Il dispose de 200 mètres carrés pour lui tout seul, une petite piscine à usage privatif. Chaque matin, on lui apporte sa portion de viande, bien saine, dosée, contrôlée. Les vétérinaires sont préoccupés par le moindre de ses rhumes, et pour quelque chose de plus grave, une piqure lui est administrée.

Le tigre en question dispose aussi d’un dentiste et, de temps en temps, un podologue prend soin de ses pieds et de ses ongles.

De surcroît, toute la journée, des gens spécialement embauchés passent vérifier qu’il va bien, le nourrissent et le soignent dans les règles de l’art.

Qu’en pensez-vous donc ? Ce tigre est-il un être heureux ?

Certes, il a tout pour son corps et même trop, mais son être réel est mort car il n’est plus ce qu’il devrait être : un animal sauvage, libre quelque part dans une forêt, même si cela comporte des risques et produit des insatisfactions.

Mes frères et sœurs bienaimés,

La faute aux israélites qui râlaient dans le désert contre Dieu n’était pas qu’ils avaient faim… Comme je vous l’ai déjà dit… il est normal que l’homme ressente la faim et toutes autres incommodités et manques liés à son être corporel.

Leur faute résidait dans le fait qu’en face d’un bien supérieur, en l’occurrence l’indépendance, ils se lamentaient sur leur assiette vide. Ainsi avaient-ils placé sur le même pied d’égalité le plat de couscous et la liberté de construire enfin leur propre pays.

         Notre Seigneur Jésus Christ l’avait déjà dit…. à Satan : l’homme ne vit pas seulement de pain. (Mt 4,4)

Je pense que nous devrions nous dire – et le dire aussi aux autres- : l’homme ne se réduit pas à son corps…, quoique sain et beau ! 

Notre choix reste donc, aujourd’hui comme hier, toujours le même : poursuivre le chemin de la liberté d’enfant de Dieu ou retourner en Egypte et réendosser la condition d’esclave.


[1] Michel ONFRAY, L’Art d’être français, Edition Bouquins, Paris, 2021, pp.408